Woolf, Virginia / Escritor
1925, 1928, 1929. Mrs. Dalloway, Orlando, Une pièce à soi. Un roman ; une biographie, autre forme de roman, surtout quand le personnage biographé est imaginaire ; un essai enfin, qui expose en particulier les raisons pour lesquelles la sur de Shakespeare na pu écrire les pièces de son frère (ce nest pas seulement parce quelle na pas existé), et, plus généralement, les conditions matérielles qui doivent être réunies pour quune femme puisse se consacrer à lécriture.
Mrs. Dalloway et Orlando sont deux romans aussi différents que complémentaires. Le premier, que Woolf pensa longtemps intituler Les Heures, se déroule à Londres en un jour, qui est la grande journée de Clarissa Dalloway, et le dernier jour de Septimus Warren Smith. Le second, qui aurait pu sintituler Les Siècles, court sur 350 ans, et jusquen Turquie. Dabord appelé à la cour dElizabeth Ire, un jeune aristocrate se réveille un jour femme, au siècle suivant ; à la fin du livre en octobre 1928 , elle est trentenaire, mariée, et elle a fait paraître « Le Chêne », un poème auquel elle ou plutôt il puis elle travaillait depuis 1586. « Dans chaque être humain se produit une oscillation dun sexe à lautre
»
Très vite, la France sintéresse à ces romans. Louis Gillet prend prétexte dOrlando pour consacrer à Woolf une étude dans la Revue des Deux Mondes. Il a compris à quel point la question de la création féminine lui importe, mais léloge a ses épines : le grand livre, selon lui, cest Ulysse. (Woolf allait longtemps être comparée à Joyce, et plus encore à Proust, que le mari de Vita Sackville-West tenait dailleurs pour le plus grand des romanciers anglais.) « Orlando est un ravissant bibelot détagère, et jolies choses ou jolies femmes sont à leur place dans un salon. » Le hasard des dates est cruel : nous sommes en 1929, Gillet ignore encore quUne pièce à soi (une pièce qui nest pas le salon) apporte une réponse cinglante à son appréciation. Mais cet essai est un manifeste littéraire aussi bien que social, et une composante essentielle de lart poétique que Virginia Woolf construit texte après texte.
Quant à Mrs. Dalloway, elle aurait donc cent ans. On a peine à le croire. Le livre, lui, est toujours aussi neuf, ce qui nest pas le cas de tous les romans « expérimentaux ». Il est vrai quil ne se résume pas à lusage virtuose dune technique narrative, si nouvelle soit-elle. Y coexistent la vie et la mort, la raison et la folie, la durée et les instants, « le temps qui se marque sur lhorloge et le temps qui réside dans lesprit » (Orlando).
La lumineuse préface de Gilles Philippe éclaire les ouvrages ici réunis, trois moments forts dans une période décriture décisive pour Virginia Woolf. Une pièce à soi entre au catalogue de la Pléiade dans une traduction inédite de Laurent Bury.