Cassius, Dion / Escritor
Le livre 36 est le premier qui nous soit parvenu par la tradition directe, et, comme le livre 37, il comporte très peu de lacunes, mais elles amènent à discuter deux questions, celle de la suture entre 36 et 37 et celle de la rédaction originelle du récit concernant les affaires de Crète. Ces deux livres, qui couvrent les événements des années 69 à 60, peuvent être qualifiés de « pompéiens ». Ils correspondent, sur le plan extérieur, à la dernière phase de la guerre de Mithridate et à la conquête pompéienne de l'Orient grec, et, à Rome, à l'affirmation de la puissance de Pompée, et à la montée des oppositions qui vont le conduire à se rapprocher de César et de Crassus pour former le « premier triumvirat ».Ces événements sont connus par dautres textes, et loriginalité de ces livres ne se trouve pas dans linformation elle-même, quoique sur certains faits, dordre institutionnel notamment, elle soit sans équivalent. Nous présentons un tableau détaillé des concordances avec les récits parallèles : Cicéron (discours et correspondance), Salluste (Histoires et Catilina), Plutarque (Vies de Lucullus, de Pompée, de César, de Cicéron), Tite-Live (pour cette période uniquement les Periochae), Appien (Guerre mithridatique et Guerres civiles). Cette comparaison permet dévaluer le travail de Dion, danalyser ses choix narratifs, de repérer des allusions littéraires et de se rendre compte des informations quil est le seul à donner.Bien que la trame annalistique et la distinction entre affaires intérieures et affaires extérieures soient présentes, lanalyse du travail de composition montre que Dion évite limpression dhétérogénéité en constituant des ensembles narratifs, notamment pour le récit des campagnes militaires, et en articulant événements extérieurs et événements de Rome. En tant quhistorien des campagnes de Lucullus et Pompée, Dion se distingue généralement de ses prédécesseurs par la sobriété de son récit, mais certains passages sont très marqués par la rhétorique et la dramatisation, comme la bataille décisive livrée contre Mithridate et sa mort. Les digressions (par exemple à propos du siège de Jérusalem, de laugurium salutis ou de létendard du Janicule) sont en relation directe avec le cours des événements. En outre, il fait preuve dune certaine originalité quand il accompagne son récit de réflexions et dénoncés sentencieux.Une réflexion historique de grande ampleur est vraiment le fil conducteur. Si lannée 69 sur laquelle souvre le livre 36 est marquée par lélargissement des conflits en Asie (Tigrane et Mithridate), le véritable tournant se produit en 67, avec le commandement extraordinaire attribué à Pompée. Cest pourquoi le vote de la loi Gabinia occupe une grande partie du livre et fait lobjet dune rédaction particulièrement soignée, avec un ensemble exceptionnel de trois discours, dont largumentation et les aspects formels sont étudiés avec précision (celui de Pompée est sans doute fictif). Ces discours soulignent le caractère décisif, selon lhistorien, de cette étape du passage de la République au Principat et manifestent son intérêt pour les questions institutionnelles. De même la conjuration de Catilina forme une part importante du livre 37, et permet à Dion de livrer une réflexion très critique sur laffaiblissement du Sénat.La place accordée aux personnages est cohérente avec la perspective densemble des livres républicains : par exemple, le contraste entre léchec de Lucullus et la réussite de Pompée anticipe sur sa domination politique future, et la présentation de Pompée, César et Cicéron est conçue de façon à préparer les événements ultérieurs. Les effets de contraste et dironie et les comportements politiques comptent bien plus que le souci de cohérence psychologique.